L'Union • "Monsieur le ministre, votre ministère vient de retirer 73 permis aurifères, au terme d’un audit mené du 29 juin au 16 octobre 2026. Quels manquements ont été constatés ?
- Sosthène Nguema Nguema : "Effectivement, nous avons retiré 73 permis. Dans le secteur aurifère, nous avons trouvé une anarchie et fait face à une certaine mafia. On ne peut pas produire des tonnes d’or au Gabon sans que l’État en profite. Notre diagnostic est clair : de nombreux titulaires de permis de recherche servaient, en réalité, à faire de l’exploitation. La recherche consiste à faire des carottages et des sondages pour certifier des réserves, pas à exploiter.
Or, plus de 70 % des permis de recherche étaient passés en exploitation à l’insu du ministère, ce qui est une violation flagrante de la loi. Certaines sociétés abattaient des arbres pour barrer les routes et empêcher l’administration d’accéder à leurs sites, voire corrompaient des autorités, au sein de certains ministères concernés.
Le 22 juillet, nous avons suspendu l’activité aurifère dans la petite mine où le désordre se concentrait. Cette suspension a déclenché un audit, avec des critères et une procédure présentés à chaque opérateur. Toutes les sociétés ont été convoquées. Celles qui ne se sont pas présentées, par défiance ou parce qu’elles savaient ce qu’on leur reprocherait, ont vu tous leurs permis retirés du cadastre minier.
Peu importe le nombre de permis détenus. Les autres ont vu leur situation fiscale et sociale, leur programme technique de recherche et la déclaration de leur production être examinés. Au total, 73 permis ne respectaient pas la loi : près de 90 % des opérateurs concernés étaient en défaut, environ 10 % étaient réguliers.
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La liste a été publiée dans la presse." Les titulaires peuvent-ils contester cette décision ?
- Nous ne sommes pas en guerre contre les opérateurs. Une période de réclamation est ouverte : tout opérateur, qui estime être écarté à tort, peut prouver qu’il respecte le code minier, la loi environnementale et ses obligations fiscales. Et son permis lui sera alors restitué. Ceux qui ont été maintenus, mais qui doivent de l’argent à l’État, ont le même délai pour s’engager à payer. Faute de quoi, leur permis sera retiré. Cette tolérance zéro était indispensable pour réglementer le secteur. Cette démarche est une mise en ordre nécessaire après des années de laxisme. Il ne s’agit pas de décourager les investisseurs sérieux, mais de distinguer ceux qui respectent la loi de ceux qui l’utilisent comme un paravent.
Quid des permis à petite échelle ?
- Il ne faut pas tout confondre. Ces permis concernent des opérateurs semi-mécanisés, avec pelleteuses et bulldozers, ce qui n’a rien à voir avec l’exploitation artisanale. Nous n’avons pas suspendu l’orpaillage artisanal : il continue et reste encadré. Car l’interrompre poserait problème à des communautés qui en vivent. Le résultat se voit déjà. Depuis deux mois, l’or commence à être stocké au niveau national : nous avons plus de 30 kg en réserve, contre zéro il y a deux mois.
Des opérateurs sanctionnés viennent eux-mêmes livrer les stocks qui appartiennent à l’État. C’est un signal important : l’État commence à reprendre le contrôle de la traçabilité et la commercialisation de l’or. Nous insistons sur la distinction entre l’orpaillage artisanal, qui fait vivre des communautés et doit être encadré, et les permis semi-mécanisés, qui relèvent d’une autre logique et ont fait l’objet de l’audit. La priorité est de mettre fin aux pratiques irrégulières sans pénaliser les populations qui dépendent de l’exploitation artisanale.
Vous avez annoncé l’ouverture d’environ huit mines entre 2026 et 2030. Où en est chaque projet ?
- Nous avons établi une programmation qui court jusqu’en 2030 et nous pensons effectivement pouvoir ouvrir environ huit mines. Une première doit ouvrir en décembre : une équipe se rend sur place dès la semaine prochaine pour les dispositions préparatoires et pour accompagner l’opérateur dans le développement de son projet.
Pour 2027, nous avons prévu l’ouverture de la mine de Mebaga : avec l’opérateur, la recherche est terminée et les réserves sont circonscrites, autour de 600 millions de tonnes. On entre dans la phase d’exploitation qui exige un gros investissement financier et matériel ; nous discutons avec des opérateurs capables de l’accompagner. Une échéance fixée au plus tard en mars se heurte à des difficultés et un retard est possible.
Mais la mine reste sur les rails. Une autre, prévue entre 2027 et 2028, fait l’objet de négociations pour ouvrir au plus tard dans cette fourchette. Il y a ensuite la méga mine de fer de Belinga. Fortescue a récemment confirmé, devant le chef de l’État, par la voix de son PDG Andrew Forrest, que le calendrier de 2030 est maintenu. C’est un projet multisectoriel : il faut un port, une ligne de chemin de fer et un barrage électrique, tous en phase de lancement.
Sur le terrain, les recherches se poursuivent, par sondages et carottages, pour compléter les réserves. Une mine détenue par des Chinois n’a pas encore de convention d’exploitation. L’exploration est bien avancée, mais la convention reste à discuter, très prochainement. Nous sommes toujours dans les délais de 2030 pour ce projet, qui entrerait en exploitation avec 500 à 600 millions de tonnes.
Pour l’or, une mine, dont les installations sont en développement, doit ouvrir fin 2027 ou début 2028, au plus tard en 2028. Une autre est encore en exploration pour certifier ses réserves : nous ne l’avons pas comptée parmi les mines à ouvrir. Son exploitation peut intervenir avant ou après 2030. Quant à la potasse, portée par un investisseur américain, elle reste dans son calendrier entre 2028 et 2029.
Le calendrier est-il tenable ?
- Il n’est toutefois pas figé : des imprévus peuvent décaler les dates ou l’arrivée des engins. À ce jour, les opérateurs continuent d’affirmer que leurs délais seront respectés. Nous suivons donc chaque projet en essayant d’anticiper les goulets d’étranglement. Notamment ceux liés aux infrastructures, aux conventions d’exploitation et aux financements. L’objectif n’est pas seulement d’annoncer des ouvertures, mais de faire entrer effectivement ces mines en production avec des retombées fiscales et économiques pour le pays.
Le secteur minier pèse environ 6 % dans l’économie et vous visez 15 à 20 %. Sur quelle base et à quelle échéance ?
- Vous parlez de l’apport à l’assiette fiscale de l’État et au PIB. La vision du chef de l’État prévoit l’interdiction d’exporter le manganèse brut en 2029 : d’ici là, il sera transformé localement. D’ici décembre, ou début 2027 au plus tard, une transformation doit démarrer à Moanda avec une nouvelle usine dont les fours sont prêts. Un minerai extrait et exporté a une valeur : transformé, il en a davantage. Ce qui accroît la contribution du secteur minier à l’assiette fiscale. S’y ajoutent deux autres gros opérateurs, dont un qui vient d’obtenir un permis de recherche.
Si les mines dont nous avons parlé entrent en production, nous atteindrons très facilement 15 à 20 %. Le projet central, c’est la transformation locale. C’est elle qui permet de capter davantage de valeur, de créer des emplois et d’augmenter les recettes fiscales, plutôt que de se contenter d’exporter des matières premières brutes.
Nous insistons sur un point : l’ambition n’est pas uniquement quantitative, elle est aussi qualitative. Il s’agit de faire passer le Gabon d’une logique d’extraction à une logique de transformation, avec des chaînes de valeur plus longues et une meilleure intégration industrielle.
Concernant la potasse, vous avez demandé à l’opérateur de réduire son calendrier de six mois pour viser une production dès mi-2029 au lieu de fin 2029. Est-ce réaliste ?
- Nous avons analysé la documentation fournie par l’opérateur. Avec un petit effort, il peut réduire son calendrier de six mois. Si l’on devait sinon commencer fin 2029, voire début 2030, la célérité de l’administration dans la délivrance des actes peut régler cela. Nous avons mené ce travail ensemble. Nous lui avons démontré que c’était possible et il a validé cette approche. Nous espérons qu’il ne rencontrera pas d’autres difficultés.
Ce gain de six mois dépendra de la capacité de l’opérateur à accélérer certaines étapes, mais aussi de la réactivité des administrations concernées. L’idée est de ne pas laisser les procédures internes ralentir un projet stratégique. Il ne faut pas oublier que la potasse est l’un des grands espoirs du secteur minier gabonais, avec des retombées attendues en matière d’emploi, de PIB et de développement local.
Avec plus de 6 milliards de tonnes de ressources estimées, que peut-on attendre de la potasse ?
-Nous avons grand espoir dans ce projet. Nous sommes en train de certifier encore des réserves et constatons que nous détenons la plus grosse réserve de potasse connue. Son développement créera des milliers d’emplois directs et indirects, et nous attendons aussi une hausse du PIB. Nous attendons également le développement de la ville la plus proche, avec une coordination entre les collectivités locales et la société pour un développement associé de la ville et de la mine.
Au-delà des chiffres, il y a des infrastructures, des services, des formations et des activités économiques locales. La mine ne doit pas être une enclave. Elle doit s’articuler avec le territoire qui l’accueille. C’est pourquoi il faut une coordination entre les collectivités locales et l’entreprise pour que le développement de la ville et celui de la mine avancent ensemble.
L’interdiction d’exporter le manganèse brut est prévue pour 2029. Une logique comparable sera-t-elle appliquée au fer ou à la potasse ?
- La transformation locale ne concerne pas que le manganèse. Il a été retenu comme minerai pilote, avec une interdiction d’exportation en 2029. Mais la logique vaut pour tous les minerais, avec des dates qui peuvent tomber avant ou après 2029. Pour l’or, nous avons décidé qu’il serait transformé localement dès 2027.
La question ne se pose pas comme pour le manganèse, où il faut d’abord construire usines, chemin de fer, barrages et centrales. Il faut surtout résoudre un problème : la raffinerie fonctionne déjà, mais l’or n’y entre pas. Il ne reste qu’à prendre les dispositions réglementaires interdisant l’exportation d’or brut et cela se fera à partir de janvier 2027.
L’avantage est double : connaître la production d’or au niveau national et permettre à l’État de prélever la part qui lui revient. Une société étant tenue d’amener sa production à la raffinerie, on sait combien elle a produit et ce qui revient à l’État comme à l’opérateur. Cette logique de transformation locale est progressive. Elle dépend des infrastructures disponibles et de la maturité des projets. Pour le manganèse, l’échéance de 2029 sert de point de référence.
Pour l’or, la raffinerie existante permet d’aller plus vite. Pour le fer et la potasse, les calendriers seront adaptés en fonction des investissements et des chaînes industrielles à mettre en place.
La société civile demande que les revenus miniers servent à améliorer concrètement le quotidien des Gabonais. Quels mécanismes le garantissent ?
-La loi prévoit des fonds de développement des communautés locales : dès que la convention est signée, l’opérateur est obligé de les alimenter. Il y a aussi la responsabilité sociétale de l’entreprise, un fonds propre que la société consacre au développement du pays. Sans convention, rien de cela n’est versé. Ce qui explique le manque à gagner de plusieurs dizaines de milliards chez les sociétés suspendues : ni impôts, ni contributions aux fonds communautaires, ni responsabilité sociétale.
Certaines s’y conforment. Une entreprise qui n’a pas été écartée mène en permanence des actions dans ses zones d’implantation, même si son fonctionnement mérite d’être revu. A Moanda, comme à Bakoumba, on voit et on ressent ces investissements. Mais on ne peut pas attendre d’une société minière qu’elle développe une ville. L’État garde sa responsabilité et la société implantée dans une zone a l’obligation de l’accompagner dans le développement des infrastructures et dans tout ce qui touche aux aspects sociaux des populations.
La question des retombées locales est centrale. Les fonds communautaires et la responsabilité sociétale ne doivent pas être des annonces théoriques. Ils doivent se traduire par des réalisations visibles : écoles, santé, routes, accès à l’eau, formation professionnelle. L’État ne peut pas se substituer aux entreprises ni les entreprises à l’État. La logique est celle d’un partenariat, avec des obligations réciproques.
Dans tout ce qui se fait actuellement, y a-t-il des motifs de satisfaction ?
-Oui. Le premier est que nous commençons à stocker de l’or pour constituer la réserve nationale. On ne peut pas exploiter de l’or dans un pays sans avoir de réserve nationale. Nous espérons atteindre, d’ici un an ou deux, des centaines de kilos, voire des tonnes : c’est pour les populations, pour la jeunesse, pour les générations futures. Toutes les réformes engagées dans le secteur minier visent à améliorer la vie des Gabonais sur les plans économique, social et environnemental. Si les sociétés dont nous avons retiré les permis avaient seulement respecté la loi, nous n’en serions pas là.
Enfin, le nouveau Code minier, attendu d’ici la semaine prochaine, relève le partage de production. Dans l’ancien Code, hérité de l’époque coloniale, l’État recevait 10 % et la société 90 %. C’est vrai que c’est la société qui investit, qui apporte l’argent et les machines, mais 10 % est un taux digne d'un pillage.
Nous le portons à 20 % pour toutes les productions : fer, or, manganèse, terres rares, potasse. Avec 20 % de toutes les productions, on peut affirmer sans risque de se tromper qu’il y a de l’espoir. Les réformes prennent du temps, mais elles doivent être irréversibles. La constitution d’une réserve nationale d’or, la transformation locale des minerais, la remise en ordre des permis et le nouveau Code minier sont présentés comme les quatre piliers d’une nouvelle politique minière.
L’enjeu n’est plus seulement d’extraire davantage, mais de mieux répartir, de mieux contrôler et de mieux transformer. C’est à cette condition que le secteur minier pourra devenir un véritable pilier de l’économie gabonaise et une source d’espoir concret pour les populations.
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