Aller au contenu principal
Économie

Jean-Fidèle Otandault : "Une économie progresse lorsqu'elle est capable de se renouveler"

Jean-Fidèle Otandault

L'UNION : Vous avez assisté à l'intervention du Prix Nobel d'économie Philippe Aghion consacrée à la "destruction créatrice". Quel message principal en retenez-vous ?

-Jean-Fidèle Otandault : Je retiens une idée simple : une économie progresse lorsqu'elle est capable de se renouveler. La croissance ne consiste pas seulement à produire davantage que ce que nous produisions hier. Elle repose aussi sur notre capacité à inventer de nouvelles façons de produire, de nouveaux services, de nouvelles entreprises et de nouveaux métiers. C'est le coeur de la destruction créatrice : l'innovation crée de la valeur nouvelle tout en rendant progressivement certaines technologies, certaines organisations ou certaines activités moins pertinentes. Le message n'est donc pas de détruire pour détruire. Il est de comprendre que le progrès économique implique une transformation permanente de l'existant.

Comment expliquer cette notion au grand public ?

-Prenons un exemple très simple. Lorsque le téléphone portable s'est imposé, il a fait reculer des activités liées aux cabines téléphoniques. Mais il a simultanément créé de nouveaux fabricants, de nouveaux services, des applications, des métiers et des usages qui n'existaient pas auparavant. Si l'on avait cherché à protéger indéfiniment l'ancien modèle, on aurait bloqué une partie du progrès. Aujourd'hui, l'intelligence artificielle nous place devant une transformation comparable : certaines tâches vont être automatisées, d'autres vont évoluer, et de nouvelles activités vont apparaître. La question essentielle est donc de savoir comment préparer les travailleurs, les entreprises et les institutions à cette transition.

La conférence appliquait justement cette idée à la profession d'expert-comptable. L'intelligence artificielle menace-t-elle votre métier ?

-Elle transforme surtout la nature de notre valeur ajoutée. Des tâches comme la saisie, certains contrôles, les rapprochements ou la production d'informations standardisées sont de plus en plus automatisables. Mais un chef d'entreprise ne demande pas uniquement un chiffre. Il demande s'il peut investir, recruter, financer son développement, améliorer sa trésorerie ou réduire un risque. La valeur de l'expert-comptable se déplace donc de la production de l'information vers son interprétation, le conseil et l'accompagnement de la décision. L'IA ne supprime pas nécessairement la profession ; elle oblige la profession à monter en valeur.

Peut-on transposer cette réflexion à l'économie gabonaise ?

-Oui, à condition de le faire avec discernement. Le Gabon dispose d'atouts considérables : le pétrole, le manganèse, le bois, une forêt exceptionnelle, une position géographique intéressante et une population relativement peu nombreuse. Mais notre économie reste encore très concentrée sur quelques ressources. La Banque mondiale relevait que le pétrole, le manganèse et le bois représentaient 97 % des exportations en 2024. La question n'est donc pas seulement : comment produire davantage que ces ressources ? Il faut aussi se demander quelles activités créeront la richesse gabonaise dans quinze ou vingt ans. C'est là que la notion de destruction créatrice devient intéressante pour notre pays.

Cela signifie-t-il qu'il faut tourner le dos aux secteurs traditionnels ?

-Absolument pas. La diversification ne signifie pas l'abandon du pétrole, des mines, de la forêt ou de l'agriculture. Elle signifie que nous devons mieux transformer les revenus et les avantages issus de ces secteurs en d'autres formes de richesse : capital humain, infrastructures, énergie, industrie, numérique, recherche et entreprises compétitives. Une ressource naturelle est une richesse, mais une population bien formée, une énergie able, une infrastructure performante ou un tissu de PME capables d'innover sont également des richesses. Le défi est donc de convertir progressivement notre capital naturel en capacités productives durables.

Le Gabon a besoin d'investissements importants, mais il doit aussi préserver ses équilibres financiers. Comment concilier les deux ?

-C'est l'un des grands arbitrages de politique économique. Un État qui n'investit pas compromet son avenir ; un État qui investit sans priorisation, sans capacité d'exécution ou sans vision de soutenabilité peut également le fragiliser. Il faut donc regarder simultanément le coût du financement, l'utilité économique et sociale du projet, son impact sur l'activité, son coût futur de fonctionnement et sa compatibilité avec la trajectoire de la dette. La bonne question n'est pas seulement : combien dépensons-nous ? Elle est aussi : qu'est-ce que cette dépense produit durablement pour le pays ?

La destruction créatrice peut faire peur aux travailleurs. Comment éviter que la transformation technologique ne laisse une partie de la population sur le bas-côté ?

-Cette inquiétude est légitime. Quand un métier décline, derrière les statistiques il y a des personnes, des familles et des compétences acquises pendant de nombreuses années. Une politique d'innovation doit donc être accompagnée d'une politique de formation, de reconversion et de mobilité professionnelle. Le défi  n'est pas de garantir que chaque emploi restera identique pour toujours. Il est de permettre à chacun de passer d'une activité qui décline vers une activité qui se développe. C'est aussi une condition de l'acceptabilité sociale du changement.

Le sujet concerne particulièrement la jeunesse gabonaise, dans un pays où le chômage reste élevé.

-Oui. Les données les plus récentes de la Banque mondiale situent le chômage autour de 20 % de la population active. Cela montre que la croissance ne peut pas être jugée uniquement par le taux de croissance du PIB. Elle doit aussi créer des perspectives. Un jeune qui développe un logiciel, crée une entreprise agricole performante, transforme le bois, construit un service numérique, travaille dans l'énergie ou la logistique participe pleinement à la création de richesse nationale. Le rôle des politiques publiques est notamment de faire en sorte que les compétences de la jeunesse puissent se transformer en capacités productives et en emplois.

L'intelligence arti cielle peutelle devenir une opportunité de rattrapage pour le Gabon ?

-Potentiellement, oui, mais il ne faut pas en faire une formule magique. L'IA permet déjà à de petites structures d'accéder à des capacités d'analyse, de traduction, de programmation ou de traitement de données qui étaient auparavant réservées à de grandes organisations. Cela peut réduire certaines barrières. Mais la technologie seule ne suffit pas : il faut une électricité fiable, des télécommunications, des compétences, de la cybersécurité, des entreprises capables d'adopter ces outils et un cadre juridique adapté. L'enjeu n'est pas seulement de consommer de l'IA ; il est de l'utiliser pour augmenter la productivité des entreprises et des travailleurs gabonais.

random pub

EDIG
Petites Annonces
Rentrée Zéro Stress - Vos manuels scolaires disponibles à Multipress !
image
Logo