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Économie

Pacôme Kossy : "Notre cap reste inchangé : produire au Gabon le poulet que nous consommons"

Pacôme Kossy, ministre de l'agriculture

L’Union • Comment le Gabon perçoit-il la décision des États- Unis d'interpeller l'OMC ?

-Pacôme Kossy : Nous la percevons avec sérénité. Les États-Unis défendent leurs intérêts commerciaux ; le Gabon défend ses intérêts économiques, sa souveraineté alimentaire et le développement de son appareil productif. C'est précisément à cela que servent les enceintes multilatérales : permettre aux États de confronter leurs positions dans le cadre de règles communes. Je voudrais d'ailleurs clarifier un point essentiel : le Gabon n'a pas été condamné par l'OMC et nous ne sommes pas, à ce stade, face à une décision de l'OMC contre le Gabon. Les États-Unis ont interpellé notre pays au sein de l'Organisation sur la mesure annoncée pour le 1er janvier 2027. Le gouvernement en a pris acte lors de ce Conseil des ministres du 18 septembre 2026, à Port-Gentil, et prépare sa stratégie juridique et diplomatique, avec l'appui d'un expert des règles de l'OMC.

De manière concrète, qu’est-ce qui sera entrepris ?

-Cette stratégie prendra en compte l'ensemble des dispositions pertinentes des accords de l'OMC, y compris les flexibilités reconnues aux pays en développement pour accompagner leur croissance économique. L’article XVIII du GATT est particulièrement pertinent à cet égard : il prévoit, sous certaines conditions, des mécanismes permettant aux pays en développement de prendre des mesures de protection en faveur d’industries naissantes. Ces mécanismes sont encadrés par une procédure de notification et de consultation. Dans notre cas, l’industrie que nous voulons faire émerger et consolider est précisément la filière nationale du poulet de chair. Et ce que fait le Gabon n'est pas inédit.

Des exemples d'autres pays existent alors ?

-D'autres pays africains ont en effet pris avant nous des mesures très fortes pour protéger leur filière avicole. Le Sénégal interdit depuis octobre 2005 les importations de volailles et de produits avicoles, dans un dispositif initialement fondé sur des considérations sanitaires : vingt ans après, la production industrielle sénégalaise a été multipliée par 8, avec aujourd'hui plus de 53 millions de poulets de chair produits chaque année. Le Cameroun a également fortement restreint les importations de poulet congelé à partir du milieu des années 2000, dans un contexte où sa filière nationale avait été fortement fragilisée par les importations. Ces expériences sont riches d’enseignements pour le Gabon. Il ne s’agit évidemment pas de les reproduire à l’identique : chaque pays a son contexte et ses engagements. Mais elles montrent qu’avec une politique publique volontariste et un environnement favorable à l’investissement, il est possible de créer les conditions d’une montée en puissance spectaculaire de la production nationale et de transformer profondément son modèle productif. Nous étudions donc sereinement toutes les options que nous offrent les règles internationales. Nous avons des obligations à l’OMC, mais nous avons également des droits.

-Le Plan opérationnel d’urgence pour la filière avicole (POUFA) est-il menacé ?

-Absolument pas. Il faut bien comprendre ce qu’est le POUFA, adopté en Conseil des ministres le 26 février 2026. Le POUFA est le cadre stratégique et opérationnel par lequel le gouvernement donne corps à la décision d’interdire les importations de poulet de chair. Mais il va bien au-delà de cette interdiction. C’est une véritable politique de construction d’une filière avicole gabonaise compétitive, qui vise à porter la production nationale à 100 000, voire 130 000 tonnes par an à l’horizon 2027-2028, contre environ 4 000 tonnes aujourd’hui, à créer plus de 100 000 emplois directs et indirects et à conserver davantage de valeur ajoutée dans notre économie. La décision d’arrêter les importations est donc un instrument de cette politique. Elle n’en est pas la finalité. Une interpellation d’un partenaire commercial à l’OMC ne remet donc pas en cause notre politique de développement d’une filière avicole nationale. Elle nous impose de nous assurer que les instruments juridiques et commerciaux utilisés pour atteindre notre objectif sont robustes au regard de nos engagements internationaux. Notre cap reste inchangé : produire au Gabon le poulet que nous consommons.

Qu'est-ce qui a déjà été fait pour la mise en oeuvre du POUFA ?

-Il faut distinguer deux grands efforts complémentaires. Le premier consiste à accompagner nos producteurs nationaux et à construire autour d’eux l’écosystème dont ils ont besoin pour monter en puissance. Nous accompagnons une première cohorte de 150 fermes avicoles gabonaises, réparties dans les neuf provinces et sélectionnées par appel à manifestation d’intérêt. Il ne s’agit pas simplement de leur demander de produire davantage : nous agissons concrètement sur les principaux facteurs qui limitent aujourd’hui leur capacité de production. Cela comprend la fourniture d’aliments pour volaille, notamment la provende ; 3 millions de poussins d’un jour ont déjà été commandés pour les approvisionner et nous nous engageons à subventionner cet effort national pour soutenir cette montée en puissance ; l’accès au foncier agricole ; mais également l’accès au crédit agricole à taux réduit de la Banque pour le commerce et l’entrepreneuriat du Gabon (BCEG), avec plus de 6,5 milliards de FCFA déjà déboursés au profit d’une vingtaine de fermes, afin que nos aviculteurs puissent investir, agrandir leurs bâtiments, moderniser leurs équipements et augmenter leurs capacités de production. Dans cette même logique, nous travaillons sur un maillon absolument stratégique : la construction d’une ferme parentale.

Quel est l’objectif à terme ?

-Notre objectif est qu’à partir du premier trimestre 2027, nous puissions produire localement une part croissante de nos besoins en poussins d’un jour. D’ici mi-2027, plus de 1,3 million d’oeufs à couver et plus de 1 million de poussins d’un jour devraient ainsi être produits au Gabon. C’est essentiel parce qu’aujourd’hui une partie importante de nos intrants est encore importée. Produire localement nos oeufs à couver et nos poussins d’un jour, et progressivement davantage de maïs et de soja pour l’alimentation animale, doit nous permettre de réduire les coûts de production. Et réduire les coûts de production, c’est rendre le poulet gabonais plus accessible aux consommateurs et contribuer concrètement à la lutte contre la vie chère. Le deuxième effort consiste à changer d’échelle. Nous avons signé, en mai 2026, des conventions avec des investisseurs, notamment turcs, chinois et camerounais, représentant plus de 700 milliards de FCFA d’investissements annoncés dans la filière poulet de chair.

Les producteurs locaux seront- ils en première ligne ?

-Notre modèle n’est surtout pas de créer, d’un côté, de grandes exploitations portées par des investisseurs internationaux et, de l’autre, de petits producteurs gabonais qui seraient laissés seuls. Notre modèle est celui de l’agrégation. Ces grands opérateurs ont vocation à travailler avec cette première vague de 150 fermes et, demain, avec beaucoup plus de producteurs nationaux qui continueront à être accompagnés par l’État. C’est ainsi que nous voulons créer une véritable intégration entre investissements structurants et entrepreneuriat agricole gabonais, permettre à l’ensemble de la filière de monter en puissance, diversifier notre économie, créer des emplois et dynamiser nos territoires. C’est cela, le POUFA : faire grandir nos producteurs nationaux, changer d’échelle et produire à un coût compétitif.

Que représente la part des États-Unis dans la balance commerciale sur le poulet de chair avec le Gabon ?

-Les États-Unis sont un fournisseur important de volaille au Gabon, avec environ 17 millions de dollars d’exportations vers notre pays en 2025, mais ils sont loin d’être notre seul fournisseur. Le Gabon importe aujourd’hui plus de 100 000 tonnes de poulet de chair par an, pour une facture annuelle proche de 85 milliards de FCFA. Le Brésil, le Royaume-Uni et les Pays-Bas figurent également parmi nos principaux fournisseurs. Notre ambition est qu’une part croissante de ces 85 milliards de FCFA serve demain à produire au Gabon, à rémunérer des producteurs gabonais et à créer des emplois au Gabon. Il est donc parfaitement compréhensible que les États-Unis défendent les intérêts commerciaux de leurs producteurs. Mais notre responsabilité, à nous, est aussi de défendre les intérêts de nos producteurs et de nos consommateurs. Et derrière cette politique, il y a une autre ambition qui me paraît essentielle : permettre aux Gabonaises et aux Gabonais de consommer davantage de poulet frais, produit au Gabon, dont nous maîtrisons la traçabilité et les conditions d’élevage, d’abattage, de conservation et de mise sur le marché. Nous voulons progressivement sortir d’une dépendance excessive à des produits congelés ayant parcouru des milliers de kilomètres, au profit d’un poulet frais produit chez nous, dont la traçabilité et les conditions de production peuvent être contrôlées par nos propres services sanitaires. C’est à la fois une question de souveraineté alimentaire, de qualité, de sécurité sanitaire, de traçabilité et de confiance du consommateur.

Doit-on s'inquiéter ?

-Non. Nous devons être sérieux, vigilants et bien préparés. Mais nous n'avons aucune raison de nous inquiéter. Le Gabon est membre de l'OMC. À ce titre, nous avons des obligations. Mais nous avons également des droits, et notamment des flexibilités liées aux impératifs de développement économique. L'article XVIII du GATT comporte précisément des dispositions concernant le développement d'industries naissantes dans les économies en développement, avec des conditions et des procédures qu'il nous appartient d'examiner rigoureusement. Notre responsabilité est donc de construire un dossier économiquement documenté, juridiquement solide et diplomatiquement défendable. Et je le répète : une interpellation par un État membre n'est pas une condamnation par l'OMC.

La parole présidentielle peut-elle être remise en cause ?

-Non. Et il faut surtout replacer cette décision dans la vision beaucoup plus large portée par le président de la République. Aujourd’hui, nous parlons du poulet de chair parce que c’est cette filière qui fait l’objet de l’interpellation américaine. Mais notre politique de souveraineté alimentaire ne porte pas sur une seule filière. Nous travaillons sur 12 filières de souveraineté, auxquelles s’ajoutent deux productions stratégiques, le maïs et le soja, notamment parce qu’elles sont indispensables à l’alimentation animale. Le poulet de chair est donc l’une des premières manifestations concrètes d’une ambition beaucoup plus vaste : bâtir la capacité du Gabon à produire une part beaucoup plus importante de ce qu’il consomme, créer davantage de valeur sur son territoire et réduire durablement sa dépendance alimentaire.

La parole présidentielle fixe le cap. La responsabilité du gouvernement est de sécuriser le chemin pour atteindre ce cap. Cela signifie traduire cette ambition en investissements, en capacités de production et en emplois, mais également mobiliser les instruments juridiquement robustes permettant sa mise en oeuvre dans le cadre de nos engagements internationaux. Et les règles de l’OMC offrent elles-mêmes des marges de manoeuvre aux pays en développement, notamment pour accompagner l’émergence et la consolidation d’industries naissantes. C’est dans ce cadre que nous travaillons aujourd’hui à sécuriser la mise en oeuvre de notre politique. Et s’il fallait résumer notre position en une phrase, je dirais : le cap ne change pas : produire au Gabon ce que nous mangeons. Sur le poulet comme sur nos autres filières de souveraineté, notre responsabilité collective, en tant que gouvernement, mais surtout en tant que Nation, est de sécuriser le chemin qui nous permettra d’y parvenir.

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