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Sport

Paul Ulrich Kessany : "En quatre mois, il est difficile de corriger des insuffisances accumulées depuis plusieurs années"

Paul Ulrich Kessany, ministre des sports du Rayonnement culturel et des Arts

L'Union• Monsieur le ministre, quatre mois après votre arrivée à la tête du département des Sports, l'impression qui se dégage est que le sport gabonais peine véritablement à décoller. A titre d'exemple, l'athlétisme, sans piste, n'existe que de nom. Alors que l'Office vient d'organiser deux cross à Lambaréné et Oyem. Pensez-vous que c'est en organisant ce type de compétitions, en réalité de loisirs, que l'athlétisme gabonais prendra son envol ?

-Paul-Ulrich Kessany : Il est évident qu’aucune discipline sportive ne peut se développer durablement sans infrastructures adaptées. Le secteur sportif gabonais présente effectivement un déficit d’équipements et cette réalité est parfaitement connue. Pour ce qui est notamment de l’athlétisme, nous convenons qu’il n’y a pas de pistes praticables et homologuées. Mais il ne serait pas tout à fait correct de réduire les cross organisées à Lambaréné et Oyem à de simples activités de loisirs. Ces initiatives permettent de maintenir une dynamique sportive, de détecter des talents et de rapprocher la pratique de l’athlétisme des jeunes à l’intérieur du pays. En parallèle, le département travaille sur la réhabilitation progressive des infrastructures sportives nationales, car nous savons que le développement de l’athlétisme passera nécessairement par de meilleures conditions d’exercice. En quatre mois, il est difficile de corriger des insuffisances accumulées depuis plusieurs années. Notre priorité est donc d’avancer avec méthode, en posant des bases solides pour reconstruire durablement le sport gabonais.

Le cyclisme, également est dans le coma. En effet, après le retrait du circuit de la Tropicale Amissa-Bongo, la petite reine est définitivement enterrée. Plus aucune course n'est organisée dans le pays. Doit-on regarder ce sport mourir sans agir ?

-Il est vrai que la Tropicale Amissa-Bongo représentait bien plus qu’une simple compétition de cyclisme. C’était un rendez-vous sportif majeur qui contribuait au rayonnement du Gabon, mobilisait les populations et participait à la visibilité du cyclisme national. Son arrêt a naturellement eu un impact important sur la discipline. Mais cela ne signifie pas que le cyclisme gabonais soit abandonné ou condamné à disparaître. Sur les très hautes orientations du chef de l’Etat, le département a engagé une restructuration globale du secteur sportif national. Cette démarche doit justement permettre de construire, pour chaque discipline, des programmes de développement mieux adaptés à leurs réalités et à leurs besoins spécifiques. A ce propos, j’ai reçu la Fédération gabonaise de cyclisme qui m’a fait état de sa situation et nous travaillons dans ce sens afin de redynamiser progressivement cette discipline.

Les fédérations, fautes de structures adaptées et de financements n'organisent plus de compétitions domestiques. C'est le cas du tennis sur court, de la natation, du volley, du wushu... Comment le ministre que vous êtes comptez- vous redresser la barre face à une situation devenue inquiétante ?

-Il est évident que la question du financement soit parmi les difficultés que rencontrent plusieurs disciplines sportives dans notre pays. En effet, sans ressources suffisantes, sans infrastructures adaptées et sans organisation solide, les fédérations peuvent difficilement assurer de manière adéquate leurs activités. C’est précisément pour répondre à cette problématique que nous travaillons actuellement sur la loi relative au financement du sport, laquelle sera un important élément pour mieux encadrer l’accompagnement du secteur sportif national par l’Etat et les acteurs privés. Mais au-delà des moyens financiers, nous devons surtout assainir notre écosystème sportif, renforcer sa gouvernance et améliorer la transparence en son sein. Car aucun investisseur privé, aucun sponsor ou mécène ne peut s’engager dans un environnement qui n’offre pas suffisamment de garanties de bonne gestion. Notre ambition est donc de co-construire progressivement, avec les acteurs eux-mêmes, un modèle plus attractif, capable de mobiliser davantage les partenaires privés. Ce travail de fond permettra demain aux fédérations de mieux développer leurs disciplines respectives sur le plan national.

Que vous inspirent les différentes contre-performances enregistrées depuis des années par les équipes gabonaises à l'international ?

-Les contre-performances enregistrées ces dernières années par plusieurs de nos sélections traduisent effectivement des difficultés profondes qu’il serait inutile de nier. Mais il faut aussi comprendre que les résultats sportifs ne dépendent jamais d’un seul facteur. Ils sont la conséquence de l’organisation, de la formation, de l’encadrement technique, de la préparation, des infrastructures, du financement et de la gouvernance. C’est précisément pour cette raison que la restructuration engagée aujourd’hui est devenue nécessaire. Notre objectif est de remettre davantage de rigueur dans le fonctionnement du sport national, dans la formation, dans l’encadrement technique de nos sélections et dans le suivi des athlètes, afin d’installer progressivement une véritable culture de la performance et de résultats à tous les niveaux. Nous devons en effet accorder de meilleures conditions pour nos sportifs, afin qu’ils évoluent dans un environnement plus stable, plus crédible et plus motivant. La performance des Panthères, toutes disciplines et catégories confondues, constitue une priorité majeure, parce qu’elle participe au rayonnement du pays et à la fierté nationale. Le travail à accomplir est important.

La reprise de l'OGSSU est un autre sujet de préoccupation. Sans encadreurs bien formés, sans infrastructures sportives de qualité, comment faire de l'OGSSU un révélateur de talents. Surtout où placer les talents détectés ?

-La question de l’Office gabonais des sports scolaires et universitaires (OGSSU) est particulièrement importante à mes yeux, car ses jeux m’ont autrefois permis de me révéler et de franchir les premières étapes de mon parcours sportif. C’est dire combien la tenue des jeux de l’OGSSU est importante pour nos jeunes. Mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui, l’OGSSU fonctionne encore sans être pleinement constitué conformément aux dispositions de la loi n°033/2020 du 22 mars 2021, portant orientation de la politique nationale du sport et de l’éducation physique en République gabonaise, contrairement à d’autres organes publics prévus par cette même loi comme l’Office national du développement du sport (ONDS). Cette situation d’inexistence de fait et même de droit, limite l’efficacité et la capacité de cet organe public à jouer pleinement son rôle de révélateur des jeunes talents. C’est précisément pour cela que, conformément aux aux instructions du président de la République, chef de l’État, chef du gouvernement, j’ai inscrit la réorganisation de l’OGSSU parmi les priorités de la restructuration des organes internes du ministère. Dans ce cadre, le texte portant création et fonctionnement de cet organe public stratégique est aujourd’hui dans sa phase finale d’adoption, tandis que d’autres textes règlementaires y relatifs sont déjà prêts. L’objectif est de mieux structurer l’OGSSU et l’organisation de ses jeux.

Le gouvernement a lancé dernièrement le processus de régulation administrative des associations sportives nationales. Mais il se dit que cette opération, en réalité, visait à destabiliser la Fégafoot.

Aucune action n’est dirigée spécifiquement contre la Fégafoot. Il ne saurait en être ainsi au regard des liens établis entre l’Etat et les fédérations sportives nationales. Les articles 8 et 9 de la loi n°033/2020 du 22 mars 2021, portant orientation de la politique nationale du sport et de l’éducation physique en République gabonaise, sont assez éloquents à ce propos. En effet, le premier dispose que "l’organisation des activités physiques et sportives est une mission de service public qui incombe à l’État et à ses démembrements", tandis que le second précise que "l’État joue un rôle de coordination, de contrôle et de soutien, notamment à travers l’administration en charge des Sports. A ce titre, l’administration en charge des Sports confie, par délégation, l’animation et la gestion du sport à des structures associatives, en raison de la diversité des pratiques, des publics, des intervenants et des sites".Il ressort de ces dispositions que les fédérations sportives nationales participent à une mission de service public, dans un cadre de délégation organisé et encadré par l’État. Alors, comment ce dernier pourrait-il diriger ses actions à l’encontre d’un de ses partenaires qui le supplée dans une mission de service public ?

Mais encore …

-Il ne peut donc être question d’une action dirigée contre la fédération. L’État définit les orientations, fixe le cap et veille à leur mise en oeuvre par l’ensemble des acteurs du mouvement sportif national. La régularisation engagée constitue effectivement une orientation qui oblige tous ces acteurs, sans exception ni alternative. Il convient de rappeler que l’État demeure le garant de l’ordre public, tandis que les fédérations exercent leurs activités sous son autorité et dans le cadre qu’il fixe. A ce titre, l’Etat dispose d’un pouvoir de "tutelle et de police administrative sur les associations et fédérations sportives", conformément à l’article 20 de la loi susmentionnée.

 ... Il y a aussi l'organisation du National-Foot. Les clubs ne sont toujours pas autonomes. C'est donc l’État qui supporte entièrement toutes les charges liées à cet événement. Avec le risque d'arrêt en cas de tensions de trésorerie. Étiez-vous vraiment obligé de lancer ce championnat alors que toutes les conditions n'étaient pas réunies ?

-Comme je l’ai indiqué plus haut, l’organisation des championnats nationaux cette saison répondait à un impératif aussi bien sportif, social qu’économique. Il était moins judicieux de maintenir à l’arrêt ces compétitions d’élite qui draînent de milliers d’acteurs, notamment les joueurs, les encadreurs, les personnels administratifs, les personnels médicaux et bien d’autres acteurs. Cela dit, la question de l’autonomisation des clubs est réelle et elle ne peut être dissociée du vaste processus de restructuration actuellement engagé.

Justement comment sortir de cette dépendance ? 

-Notre ambition est justement de sortir progressivement d’un modèle reposant presque exclusivement sur l’État. Dans ce cadre, j’ai personnellement lancé des séances de travail avec les responsables de clubs de première et deuxième divisions afin de poser les bases d’une autonomisation progressive de leurs structures. Nous sommes conscients que ce processus ne peut se faire du jour au lendemain. Mais il était important de relancer la dynamique sportive tout en engageant, en parallèle, les réformes nécessaires pour construire un écosystème plus stable, plus attractif et économiquement plus viable.

Parlons maintenant du staff technique des Panthères A. Il se dit que vous êtes à l'origine du blocus, car vous ne seriez pas satisfait des noms communiqués par la Fégafoot.

-Pour répondre avec clarté, je voudrais rappeler que, sur les très hautes instructions du chef de l’État, ma mission consiste à rehausser le niveau du sport gabonais en créant les conditions de performance. Une telle responsabilité exige que mes décisions soient guidées par la méthode et le professionnalisme. Ainsi, l’expérience acquise au cours de ma carrière de sportif de haut niveau ainsi que mes années d’engagement en tant que promoteur sportif m’ont permis d’observer que les grandes Nations de football procèdent rarement par appel public à candidatures pour désigner leur sélectionneur national. Si cette approche peut, à première vue, paraître ouverte et professionnelle, elle montre rapidement ses limites lorsqu’il s’agit d’attirer des techniciens de très haut niveau.

Vous êtes donc favorable à un coach ayant une grosse expérience sur l'échiquier continental ?

-En principe, les entraîneurs de référence sont généralement sous contrat et ne s’inscrivent pas très souvent dans des procédures de mise en concurrence publique avec des profils parfois éloignés de leur standing. La pratique la plus répandue consiste donc à identifier, puis à approcher directement les profils correspondant aux objectifs sportifs fixés par l’État et les attentes légitimes des populations. Pour ce qui est de notre pays, les ambitions affichées ainsi que les exigences de performance qui nous sont imposées ne permettent pas d’envisager la nomination d’un sélectionneur ne disposant pas d’une expérience concluante à la tête d’une sélection nationale africaine. Le choix du futur encadrement technique doit répondre à des critères de compétence, d’expérience, de maîtrise du contexte africain et de capacité à produire des résultats concluants. Il ne s’agit donc nullement d’un blocage, mais plutôt d’une démarche de responsabilité et de rigueur, afin de garantir aux Panthères un encadrement technique à la hauteur des attentes du peuple gabonais.

Et pourtant il faut un sélectionneur et un staff technique aux Panthères...

-La désignation du sélectionneur national devrait se faire avec responsabilité, rigueur et méthode, dans le strict souci de l’intérêt supérieur du football gabonais, et des aspirations légitimes de nos compatriotes. Le ministère a clairement fixé le cap à ce propos en indiquant la nécessité de voir nos Panthères retrouver un niveau de compétitivité, de crédibilité et d’ambition conforme au rang que notre pays aspire à occuper sur la scène continentale et internationale. Cela suppose des choix cohérents, exigeants et ambitieux. Il revient donc à la fédération de faire le job nécessaire afin de proposer un encadrement technique capable de répondre aux objectifs sportifs fixés et aux espérances des Gabonaises et des Gabonais, notamment à l’approche des échéances internationales.

Il y a aussi la question des staffs U15, U17, U20, U23… Comment comptez-vous travailler avec la Fégafoot sur cette question essentielle au développement de notre football local dans la mesure où c'est vous qui payez ?

-La question des staffs des sélections U15, U17, U20 et U23 est fondamentale, parce qu’elle touche directement au développement de notre football. Ce sont ces catégories qui préparent l’avenir des Panthères et qui doivent permettre au Gabon de disposer, à moyen et long termes, d’un véritable réservoir de talents. Sur cette question, les exigences demeurent exactement les mêmes que pour l’équipe nationale A. Nous devons recruter des encadrements techniques capables de produire des résultats, d’assurer une formation de qualité et d’inculquer une véritable culture de la performance à nos jeunes joueurs. Il ne s’agit plus simplement de nommer des entraîneurs pour occuper des fonctions, mais bien de constituer des équipes techniques compétentes et expérimentées, capables d’accompagner efficacement la progression de nos jeunes talents. Le football moderne exige aujourd’hui des profils capables d’allier formation, discipline, rigueur tactique et maîtrise du haut niveau. C’est dans cet esprit que nous entendons travailler avec la Fégafoot.

La question du football des jeunes est tellement primordiale... Même les centres de formation manquent dans le pays. Finalement, n'avez-vous pas l'impression que vous êtes en face de poupées russes ?

-Concernant le rendu des fédérations, il faudrait avoir un jugement moins excessif, bien que les difficultés soient réelles. Les insuffisances accumulées depuis plusieurs années ne peuvent être corrigées en quelques mois. Ce que nous faisons aujourd’hui, c’est justement poser les bases d’une réforme profonde afin de construire un écosystème plus cohérent, plus formateur et davantage tourné vers la performance. En effet, la formation des jeunes est primordiale pour l’avenir de notre sport, en particulier pour notre football. Aucun pays ne peut espérer bâtir des sélections performantes sans investir sérieusement dans la détection, la formation et l’encadrement des jeunes talents. C’est dans cette logique que, sous les très hautes instructions du chef de l’État, la première édition du tournoi Jeunes et Talents Sportifs (Jet Sportifs) a été organisée l’année dernière à Libreville, avec la participation de plus de 3000 jeunes sportifs. Cette initiative, qui a réuni plusieurs recruteurs internationaux, visait précisément à offrir à ces jeunes talents gabonais des opportunités d’intégrer des centres de formation à l’étranger, notamment en Europe. Mais notre véritable défi reste de former davantage nos jeunes au Gabon...

...Oui, mais cela implique quelques exigences...

-Cela suppose la mise en place progressive de véritables centres de formation, mais aussi un travail plus rigoureux avec les clubs afin qu’ils accordent une place plus importante à la formation des catégories inférieures, conformément aux exigences prévues dans les cahiers de charges. Au niveau fédéral, il est également important de maintenir et d’amplifier l’organisation des championnats U15 et U17, car le football des jeunes et le football amateur constituent naturellement le principal vivier du sport professionnel. Dans cette logique, nous allons redynamiser le football dans les provinces, notamment à travers une meilleure implication des ligues provinciales auxquelles reviendra l’organisation du championnat de deuxième division, étant donné que la formule actuelle de D2 nationale apparaît non seulement très peu attractive, mais aussi et surtout budgétivore, en plus d’être sportivement inefficace.

Nous allons conclure cet entretien avec la question relative à la réhabilitation des stades issus des deux CAN organisées par le Gabon et qui ne sont plus opérationnels. Que fait le ministère des Sports pour remédier à la situation ?

-La construction et la mise à niveau des infrastructures sportives nationales font effectivement partie des missions essentielles du ministère en charge des Sports. Les stades et équipements hérités des deux CAN organisées dans notre pays constituent un patrimoine que l’État a le devoir d’entretenir et de valoriser. Il est vrai que plusieurs de ces infrastructures aujourd’hui nécessitent d’importants travaux de réhabilitation. Cette situation est parfaitement connue et fait l’objet d’une attention particulière de la part des plus hautes autorités de l’État. C’est précisément la raison pour laquelle nous sommes actuellement à pied d’oeuvre, avec les partenaires, afin d’engager progressivement la réhabilitation et la remise à niveau de ces installations sportives nationales. Nous y travaillons avec détermination.

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