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L'Union 50 ans

Makaya, toujours énigmatique et mystérieux

Émile BOULINGUI KOUMBA, journaliste

Si le continent noir prend toute sa part dans ces statistiques peu louables dans lesquelles s’illustrent notamment des pays comme l’Erythrée, le Burkina Faso, le Sénégal, le Nigeria, le Mali, l’Ethiopie…le Gabon, fort heureusement, fait plutôt bonne figure dans ce classement. De tout temps, la détention de journalistes y a été un phénomène rare.

Pour autant, peut-on dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes médiatiques ? L’épisode que je relate ci-dessous est relativement peu connu en dehors des milieux de la presse. Il m’a semblé opportun, à l’occasion de ce cinquantième anniversaire, de le conter. Car au-delà des aspects anecdotiques, il donne à réfléchir : pour quelles raisons de nombreux hommes de pouvoir se croient-ils fondés à être ceux en charge de fixer les limites de la liberté de la presse ?

J’ai débarqué au journal L’Union comme jeune journaliste, après un stage dont le déroulement avait été jugé concluant. Nous étions un certain nombre de jeunes dans cette fournée. Nous fûmes répartis entre les différents services du journal, et j’eus la chance d’être affecté au Secrétariat de rédaction. De là, j’intégrais plus vite le fonctionnement du journal, rien ne pouvant se faire sans que le service auquel j’appartenais y ait préalablement jeté un oeil.

J’ai vécu toutes les mutations rédactionnelles et techniques du journal, en partant du plomb jusqu’au numérique, mais aussi certains événements heureux ou douloureux qui ont secoué la vie du quotidien. J’ai côtoyé la catastrophe de Makongonio, qui décima une partie de la Rédaction. J’ai quitté l’équipe de reportage quelques heures seulement avant le crash.

Qui ignore le billet “Makaya” ? Avec son ton sarcastique, ou parfois humoristique, ce billet qui paraît chaque jour à la Une de L’Union dénonce, avec virulence, les travers de la société gabonaise. Au fil du temps, il était devenu une véritable institution. C’est en même temps un baromètre, qui n’épargne personne, même pas la plus haute autorité de la République. En somme “Makaya” était, sous Omar Bongo, une véritable terreur pour la classe politique, dont il faisait et défaisait les carrières. Le billet tirait aussi sa force du fait que peu de gens savaient qui en étaient les rédacteurs. Même au sein de la Rédaction, Makaya était un mythe, un mystère dont seul un cercle restreint d’initiés avait le secret. De manière factuelle, la production de ce billet, c’était un peu tout le monde. Aux heures tardives de la journée, l’ébauche du billet commencée dans la journée atterrissait discrètement entre les mains des correcteurs et du monteur, amplifiant ainsi son caractère secret et un peu mystique. En ma qualité de Secrétaire principal de rédaction, je figurais parmi les détenteurs du secret, et participais peu ou prou à sa confection.

Et c’est sur un Makaya que mon destin et celui du Directeur de la Rédaction de l’époque, Paul Mbadinga Matsiendi, vont basculer. Que nous était-il reproché ? Inattention ou mauvaise appréciation de la situation ? Nous sommes en 1987. À la base de l’histoire, il y a eu un fait divers, impliquant deux grandes familles du régime, dont un très proche d’Omar Bongo. Ce dernier, qui occupait alors de hautes fonctions dans le régime, se faisait cocufier par le fils d’un autre ponte. L’affaire vint à se savoir et atterrit à la Rédaction du journal où la décision fut prise d’en faire un Makaya.

Était-ce une bonne ou une mauvaise idée ? Quand le brûlot fait le tour pour me parvenir, je sens instinctivement le danger à la première lecture. Le billet est traité et affiché dans l’attente du visa du Directeur de la Rédaction ou alors celui de l’administrateur-directeur général. L’ombre de la mort plane dans la maison. Un malheur se prépare. Quand Paul Mbadinga Matsiendi arrive, j’attire immédiatement son attention sur la dangerosité du billet à publier. " Paul, lui fis-je valoir, lis et relis ce billet. J’ai vu des patrons partir d’ici pour bien moins que ça. Retire ce papier ou réécris-le. S’il est publié en l’état, nous sommes virés demain ". Et lui de me dire : Non, c’est de Jean-Boniface Assélé qu’il s’agit, il est assez sport. Et moi de rectifier : Non, Paul, celui dont il s’agit dans le billet, ce n’est pas Assélé, c’est quelqu’un d’autre. C’est pas bon. Après Paul Mbadinga Matsiendi, ce fut au tour de Albert Yangari, directeur général de L’Union, de passer devant le billet. Il y jetta un coup d’oeil et sourit. Il avait certainement l’information et savait de qui il s’agissait.

AU PALAIS RÉNOVATION•

Le lendemain, après la parution du billet, nous fûmes tous convoqués au palais Rénovation pour répondre d’un crime de lèse-majesté. Le chef de l’État en personne nous attendait, et autour de lui, presque tout le gouvernement était présent. Albert Yangari, arrivé avant nous, était affalé dans un fauteuil. Le chef de l’État salua d’abord Zacharie Myboto, venu tout juste nous livrer, puis vint le tour de Paul Mbadinga Matsiendi. Mais il m’évita soigneusement quand vint mon tour de le saluer, se contentant de me lancer un regard foudroyant. J’ai compris sur-le-champ que le criminel recherché c’était moi.

Depuis le centre de la pièce où il se retrouvait, le président commença à distribuer des sanctions. Il admonesta d’abord Albert Yangari, et termina son réquisitoire par une sanction sans appel : " Je t’enlève ", lança -t-il. Un frémissement parcourut l’ensemble des membres du gouvernement. Chacun avait un nom dans la manche pour remplacer, le cas échéant, le patron de L’Union qui venait d’être limogé. Puis, s’avançant vers Paul Mbadinga Matsiendi, il lui dit : " Le pays a investi pour te former, et ce que tu trouves à faire c’est d’écrire des Makaya contre les ministres ".

Le président tourna ensuite son regard vers le criminel désigné : moi. " Alors toi, chaque jour on parle de toi et de tes Makaya, même en Conseil des ministres, entama-t-il. On est venu pleurer chez moi à 4 heures du matin, en me disant que c’est Yangari qui a écrit ".

Omar venait de mettre un nom et un visage derrière le célèbre billet. Le procès allait se poursuivre à la DGR. Le lendemain, j’étais relevé par décret présidentiel de mes fonctions à L’Union, des fonctions pourtant purement techniques. Nous étions aussi radiés des effectifs de la Fonction publique.

Le billet Makaya, lui, trônait toujours à la Une du Quotidien national L’Union.

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