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Économie

Lubin Ntoutoume : Le protocole d'accord signé entre le Gabon et Eramet ne remet pas en cause la volonté de transformer nos ressources sur place

Lubin Ntoutoume, ministre de l'Industrie et de la Transformation locale

L'Union. Depuis que le groupe Eramet et l'État gabonais ont signé, le 20 juillet 2026, un protocole d'accord à Paris pour fixer un nouveau calendrier de transformation locale du manganèse, une question est sur toutes les lèvres : est-ce que ce protocole est vraiment favorable au Gabon ?

-Lubin Ntoutoume : Oui. Ce protocole est favorable au Gabon parce qu'il consacre un principe qui n'était jusque-là pas formalisé : la transformation locale du manganèse devient un engagement partagé entre l'État gabonais et Eramet, avec un calendrier, des objectifs industriels et des responsabilités clairement définies. L'accord ne remet pas en cause la volonté du président de la République de transformer nos ressources sur place. Au contraire, il permet de sécuriser cette ambition dans des conditions réalistes et durables. Il ne s’agit pas pour nous d'obtenir une victoire de communication, mais une victoire industrielle qui crée durablement de la valeur, des emplois et des compétences au Gabon.

Le Gabon serait passé de 4 millions de tonnes à 700 000 tonnes à transformer. L'objectif initial aurait donc été abandonné ?

-Cette lecture confond le périmètre d'un opérateur avec celui d'une politique nationale et d'une vision sur les prochaines décennies. L'objectif de 4 millions de tonnes transformées n'a pas changé. Il ne repose pas sur un seul groupe : il se répartit entre les trois producteurs miniers (Comilog, Nouvelle Gabon Mining, CITIC) mais surtout entre les industriels internationaux appelés à s'installer dans les zones économiques industrielles prévues à cet effet, et ils sont déjà nombreux à avoir manifesté leur intérêt et fourni des garanties solides. Dans cette architecture, 700 000 tonnes correspondent à la part d'Eramet Comilog, environ 300 000 tonnes à Nouvelle Gabon Mining, et l'essentiel du reste à de nouveaux entrants en cours de signature. Un point est passé inaperçu dans le débat : au cours des négociations, la République gabonaise a été inflexible sur le fait qu'Eramet et les autres miniers devaient accepter le principe de la vente de minerai à des industriels tiers. C'est décisif et primordial, c'est chose faite. Cela signifie que la capacité de transformation nationale n'est plus plafonnée par la capacité d'investissement des groupes miniers et s'ouvre maintenant à de multiples acteurs internationaux. Le principe posé est celui de l'équité : même obligation de transformer, même échéance, mêmes conditions d'accès au foncier, à l'énergie et au transport pour tous les opérateurs. Le Gabon est une terre d'opportunités ouvertes au monde entier, mais dans une collaboration d'égal à égal.

Soit, mais pourquoi passer de 2029, qui marquait la fin de l'exportation brute, à 2031 ? Ce report est-il favorable à notre pays ?

-Il faut distinguer deux dates de nature différente, et l'essentiel du malentendu tient à cette confusion. L'échéance du 1er janvier 2029 est fixée par décret. Elle porte sur l'engagement irréversible du processus de transformation : à cette date, le processus doit être enclenché, financé, en travaux. Elle n'a pas bougé et ne bougera pas ; un protocole signé avec une entreprise ne pourrait juridiquement pas la modifier. 2031 est autre chose : c'est le terme des travaux de la plus lourde des unités, l'usine d'alliages de grande capacité. Une date d'achèvement n'est pas une date d'engagement. Entre les deux, il y a des jalons datés : le four pilote de biocharbon en service à Lastoursville depuis juin 2026, l'unité d'oxyde de manganèse à Nkok visée pour fin 2028, la réhabilitation du Complexe métallurgique de Moanda en 2029, l'usine d'alliages de manganèse dans l'Estuaire, en 2031. Et là, on ne parle que d'Eramet Comilog, et non de l'ensemble des autres acteurs qui viendront densifier ce calendrier. En mai 2025, il n’existait ni trajectoire, ni calendrier, ni engagement industriel. Aujourd’hui, i l existe une séquence vérifiable et construite. C’est un travail considérable de la réalisation de la vision industrielle des plus hautes autorités.

A la lecture dudit accord, il est indiqué que l'État gabonais assume les infrastructures, notamment sur le plan énergétique. Où en est-on sur cet aspect ?

-L’État garantit la disponibilité de l’énergie à l’entrée en production des unités, il ne s’engage pas à financer les infrastructures. Celle-ci relevant des investisseurs privés et des producteurs indépendants d’électricité. La distinction est fondamentale et c’est précisément ce qui limite le recours à l’endettement public, point non négociable. Le mécanisme qui rend cela possible s’appelle un contrat d’offtake, ou contrat d’achat de long terme. Ici, Eramet Comilog s’est engagé à pouvoir acheter l’électricité produite sur une durée de vingt à vingt-cinq ans, avec un prix cible plafond de 50 dollars et le mégawattheure retenu comme hypothèse de travail. Traduit simplement, cela signifie que c’est l’industriel, et non le contribuable, qui paiera l’électricité. Et c’est cet engagement d’achat sur la durée qui permet à un investisseur privé de lever des fonds pour le financement de la centrale électrique. L’image est parlante : personne ne prête pour construire un hôtel sur une promesse de clientèle ; on prête quand le carnet de réservation est signé sur vingt ans...

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Doit-on conclure que le Gabon engage un vaste programme hydroélectrique pour une usine ?

-L'ordre des facteurs est inverse : le pays engage le plus important programme hydroélectrique de son histoire récente, et l'industrie vient s'adosser à cette capacité nouvelle. Deux ouvrages structurent ce programme. Il y a Booué, 400 mégawatts, objet d'un protocole d'engagement signé le 20 juillet 2026, avec EDF Power Solutions. Ngoulmendjim et Omvan, en négociation selon un modèle BOT (construction, exploitation, transfert) où l'investisseur finance, exploite pendant une durée déterminée, puis transfère l'ouvrage à l'État. C'est totalement neutre économiquement pour la République gabonaise, et c'est bien le reflet d'un partenariat gagnant-gagnant. Ces ouvrages sont financés par des partenaires extérieurs, hors budget de l'État, qui ne joue que son rôle de catalyseur. Cela a une conséquence qu'il faut assumer : le calendrier industriel est calé sur celui de l'énergie. Ce n'est pas une contrainte subie, c'est une séquence logique. On ne met pas en service un four à arc submergé avant d'avoir sécurisé son alimentation électrique. Le Gabon a l'intention d'être un acteur majeur de la transformation industrielle et s'assure donc de sa compétitivité sur la scène internationale.

Plusieurs aspects engagent les parties qui ont le devoir de respecter leurs engagements. Mais que se passera-t-il si Eramet ne respecte pas les siens ?

-Le protocole constitue un cadre de référence qui engage les parties. Il prévoit un mécanisme de gouvernance, de suivi et d'évaluation des projets. Le gouvernement suivra avec la plus grande vigilance le respect des échéances. Au-delà du protocole, Eramet est un partenaire historique du Gabon. L'entreprise a intérêt, tout autant que l'État, à réussir cette transformation industrielle. Le dialogue, le suivi permanent et la responsabilité partagée permettront d'assurer la bonne exécution des engagements.

Ce protocole signé a suscité de nombreuses réactions et interprétations. Doit-on le considérer comme une victoire ou un frein pour le Gabon ?

-C'est une avancée majeure. La stratégie du président de la République repose sur un principe simple : exporter davantage de produits transformés plutôt que des matières premières. Ce protocole traduit cette vision en projets industriels concrets. Il contribue directement à la diversification économique, à l'industrialisation du pays et au développement d'une économie plus résiliente.

Est-ce que cela signifie que le Gabon restera cantonné à la transformation de premier niveau ?

-C'est précisément ce que la trajectoire retenue vise à éviter, et elle va plus loin que l'ambition initiale. Il faut distinguer trois niveaux de valeur. Le premier, ce sont les alliages destinés à la sidérurgie : silico- manganèse, ferro-manganèse. Le deuxième, c'est la chimie du manganèse, notamment le sulfate de manganèse de haute pureté. Le troisième, ce sont les matériaux de cathode, composant critique des batteries de véhicules électriques. Chaque niveau multiplie la valeur créée par tonne de minerai, et chaque niveau exige des compétences que le précédent permet d'acquérir. On n'entre pas dans la chimie des batteries sans avoir d'abord maîtrisé la métallurgie. C'est pourquoi l'unité d'oxyde de manganèse prévue dans l'Estuaire, à Nkok, mérite plus d'attention qu'elle n'en a reçu. Son volume est modeste au démarrage, avec un objectif d'extension important et rapide, mais sa nature ne l'est pas : elle vise la filière des batteries et des aciers haute performance. C'est la porte d'entrée vers les niveaux supérieurs, jamais envisagés au Gabon. L'ambition est claire ; le chemin est graduel, mais le Gabon se positionnera sur tous les segments.

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