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Économie

Thierry Minko : "L’économie gabonaise est en construction avec des perspectives favorables"

Thierry Minko, ministre de l'économie

L'Union. En janvier dernier, vous avez reçu du chef de l’État une feuille de route. Plus de 100 jours après, avez-vous l’impression d’avoir rempli votre mission ?

-Thierry Minko : Il serait prétentieux d’affirmer avoir achevé une mission de transformation économique aussi ambitieuse que celle engagée par le président de la République. Surtout au regard des défis importants auxquels notre pays est confronté. En revanche, ce que l’on peut légitimement évaluer au bout de cent jours, c’est la capacité à fixer un cap, à restaurer une méthode de travail et à produire les premiers résultats. De ce point de vue, je considère que des avancées significatives ont été réalisées. Les objectifs assignés pour les 100 jours ont été globalement atteints. En matière de lutte contre la vie chère, dans l’objectif d’améliorer les conditions de vie des populations et de préservation du pouvoir d’achat, le gouvernement a mis en oeuvre le renouvellement d’une mercuriale des prix sur plus de 100 produits de première nécessité, l’effectivité de la Centrale d’achat du Gabon à travers l’opérationnalisation de ses missions et l’organisation des évènements promotionnels tels que les Méga Marchés dans les villes d’Akanda, Minvoul, Port-Gentil, Libreville et très prochainement Owendo et Franceville. En matière de gestion rigoureuse des Finances publiques, on peut relever, entre autres, le lancement du Système intégré de gestion des finances publiques (SIGFIP), l’amorçage du Programme "Gabon Connect" et de la Plateforme TresorPay, outils de digitalisation de l’administration financière qui optimisent la traçabilité, la centralisation, la sécurisation des flux financiers publics d’une part, et qui améliorent significativement le pilotage de la trésorerie en favorisant l’inclusivité et l’accessibilité du réseau des comptables publics, d’autre part. Nous avons engagé les ajustements nécessaires pour renforcer la sincérité budgétaire et préserver les équilibres macroéconomiques au moyen de l’élaboration de la Loi de finances rectificative. Dans cette veine, le gouvernement a opéré un recentrage de sa politique budgétaire autour d’un principe de soutenabilité.

...Ça semble quand-même insuffisant...

-Nous avons lancé des travaux préparatoires destinés à rendre la dette intérieure plus soutenable. Nous avons renforcé le suivi des participations de l’État avec la constitution du "Fichier unique des participations". Nous avons oeuvré à la restauration des bonnes relations avec les partenaires techniques et financiers tels que le Fonds monétaire international. Surtout, nous avons entrepris de restaurer un actif essentiel pour tout pays : la confiance. La confiance des citoyens dans l’action publique, la confiance des entreprises dans la parole de l’État, la confiance des investisseurs et de nos partenaires dans l’orientation de la politique économique du Gabon. Sur ce point, nous travaillons activement à l’adoption de la loi portant Cadre des investissements. Cette confiance restaurée se mesure également à l’aune du comportement des marchés qui commencent à percevoir la solidité de cette évolution. Le spread souverain du Gabon, qui était de 1086,0 points de base au 1er janvier 2026, est revenu à 603,95 points de base au 02 juin 2026. Cela représente une baisse de 482,05 points de base, soit près de 44 %. Rappelons à nos compatriotes que le spread est la marge de risques entre les obligations souveraines du Gabon et celles du Trésor américain, indice de référence des marchés obligataires. La bonne évolution observée de notre spread n’est pas un motif d’autosatisfaction, mais c’est un signal important : la perception du risque Gabon s’améliore lorsque l’État montre de la cohérence, de la discipline et de la capacité d’exécution. Les premiers signaux observés montrent que les efforts engagés vont dans la bonne direction. Les cent premiers jours ne constituent pas une ligne d’arrivée ; ils constituent le point de départ d’un travail de transformation profonde dans des finances publiques, qui exige de la constance, de la discipline et des résultats durables.

La vie chère reste une épine dans la chaussure de milliers de Gabonais. La Centrale d’achat du Gabon a été annoncée comme une partie de la réponse gouvernementale. Êtes-vous satisfait des premiers résultats ?

-Je comprends que les Gabonaises et les Gabonais évaluent cette réforme à travers une question très simple : est-ce que les produits de première nécessité coûtent moins cher dans leur quotidien ? C’est une attente légitime. La Centrale d’achat du Gabon a précisément été créée pour apporter une réponse structurelle et durable à cette préoccupation. Mais il est important de rappeler qu’elle n’a jamais été conçue comme un réseau de magasins publics destiné à vendre directement aux consommateurs. Sa mission est d’agir en amont, sur les mécanismes de formation des prix, en réduisant les coûts d’approvisionnement, le nombre d’intermédiaires, les marges excessives et certaines inefficiences qui renchérissent artificiellement le coût des produits essentiels. En quelques mois, nous avons réussi à rendre l’outil opérationnel et à mettre en place les premiers mécanismes de mutualisation des achats. Après son lancement à Angondje, à Minvoul et à Port-Gentil, vous avez pu noter le fort engouement au Méga Marché de la CEAG à Nzeng-Ayong le 30 mai dernier. Le succès de ces évènements illustre le besoin de nos compatriotes les moins nantis, de disposer sur les étals de produits à la portée de leurs bourses. Acheter, par exemple, une boite de sardine à 250 FCFA contre 600 FCFA auparavant, c’est quelque chose de considérable pour nos mamans dans une ville intérieure comme Minvoul où nous venons d’implanter un point de distributions agréé CEAG. Nous avons franchi une étape importante car, pendant longtemps, la lutte contre la vie chère s’est limitée à des mesures ponctuelles. Nous avons fait le choix d’un instrument structurel capable d’agir durablement sur les prix, en attendant la montée en puissance de la production locale et en quantité suffisante des produits alimentaires, qui constituera la solution définitive pour agir durablement sur les facteurs de surenchérissement des coûts des produits alimentaires, liés aux importations. Suis-je satisfait ? Je dirais plutôt que nous sommes sur la bonne voie et à cet égard, je reste exigeant sur les résultats et sur la qualité des produits proposés aux compatriotes. Ce qui compte désormais, ce n’est pas seulement l’existence de la Centrale, c’est sa capacité à produire des effets concrets pour les ménages, y compris dans les localités de l’intérieur du pays où les contraintes logistiques demeurent importantes. Ceci dit, je voudrais quand même préciser une chose importante. Nous devons rester lucides : la Centrale d’achat ne peut pas, à elle seule, résoudre toutes les causes de la vie chère. Elle doit s’inscrire dans une stratégie plus large qui comprend le contrôle des pratiques abusives, l’amélioration des infrastructures logistiques, et surtout la mise en oeuvre des politiques visant à accroitre la production locale et le renforcement de notre souveraineté alimentaire.

Outre le déploiement de la Centrale d’achat, quels leviers fiscaux ou douaniers comptez-vous activer pour encadrer durablement les marges des distributeurs et stabiliser le panier de la ménagère ?

-Je commencerai par répondre à la dernière partie de votre interrogation : le gouvernement a pris depuis le début de l’année plusieurs mesures pour compléter son dispositif de lutte contre la vie chère. C’est dans ce cadre que le chef de l’État a pris un arrêté n° 0039/PR portant prorogation de la durée de la mesure de suspension des droits et taxes sur certains biens et produits de grande consommation soumis au plafonnement des prix. Ce texte qui maintient ce que nous appelons couramment la mercuriale des prix concerne aussi bien des produits alimentaires que certains matériaux de construction. Dans le même ordre d’idées et après avoir lancé la Centrale d’achat pour agir en amont sur le coût des produits alimentaires, des mesures additionnelles ont été prises dans le projet de loi de finances rectificative adopté en Conseil des ministres le 22 mai dernier. Ces mesures concernent notamment la publication de l’arrêté n° 0039/PR portant prorogation de la durée de la mesure de suspension des droits et taxes sur certains biens et produits de grande consommation soumis au plafonnement des prix. Il y a le soutien au prix du carburant et du gaz pour les moins nantis. Ce soutien passe de 12,2 milliards dans la LFI 2026 à 55,4 milliards dans le PLFR 2026. De même, le soutien à la farine augmente de 4 milliards dans le PLFR 2026. Il n’avait pas été prévu dans l’initial. Le soutien à la pêche industrielle est également porté à 2,3 milliards de FCFA. Cela n’existait pas auparavant. Pour revenir à la première partie de votre question, il vous souviendra sans doute que nous évoluons dans une économie de marché. Le gouvernement, et plus particulièrement mon département, n’a vocation ni à pénaliser les opérateurs économiques ni à créer des distorsions au fonctionnement normal du marché. Bien au contraire. La structure de notre économie et le rôle essentiel du commerce dans l’approvisionnement du pays et dans la création de richesse conduit l’État à s’assurer du bon fonctionnement des mécanismes de marché, en toute transparence et dans l’intérêt général. Nous avons constaté que plusieurs facteurs contribuent à renchérir le coût final des produits : la multiplication des intermédiaires, certaines pratiques spéculatives, des coûts logistiques élevés, mais aussi des prélèvements qui ne reposent parfois sur aucune justification économique ou légale. C’est pourquoi nous avons engagé une revue approfondie de la parafiscalité pour identifier et supprimer les prélèvements qui ne sont pas autorisés par la loi de finances ainsi que ceux qui, bien que légaux, alourdissent inutilement les coûts supportés par les ménages et les entreprises. Nous travaillons également à renforcer la transparence tout au long de la chaîne d’approvisionnement afin de mieux comprendre la formation des prix et de détecter les marges manifestement excessives lorsqu’elles existent. Parallèlement, nous poursuivons la modernisation des administrations fiscale et douanière afin de sécuriser et rendre plus transparent l’encaissement des recettes publiques à travers notamment le développement et l’implémentation de "Gabon Connect". Pour rappel, "Gabon Connect" est un programme global de digitalisation visant l’optimisation de la collecte des recettes. En un mot, un seul instrument pour tous les paiements auxquels donnent lieu des prestations de services publics. Qu’il s’agisse d’une amende ou d’un paiement pour la délivrance d’un document administratif, tout se fera désormais de manière automatisée sur une plateforme unique et le règlement sera directement encaissé par le Trésor. Enfin, nous souhaitons introduire davantage de redevabilité dans l’octroi des avantages fiscaux et douaniers. Lorsqu’un opérateur bénéficie d’un soutien de l’État, il est légitime que la collectivité puisse en mesurer les retombées en termes d’investissements d’emploi, de production locale ou de baisse des coûts pour les consommateurs. Au fond, notre ambition est simple : construire un environnement économique où les efforts consentis par l’État se traduisent davantage dans le panier de la ménagère, dans la compétitivité des entreprises et dans le pouvoir d’achat des populations.

Avez-vous l’impression que notre économie se porte bien ?

-Je dirais plutôt que l’économie gabonaise est en construction avec des perspectives favorables. Elle fait montre d’une grande capacité de résilience face aux chocs extérieurs. Sous l’impulsion du président de la République, la dynamique va s’accélérer en dépit des défis importants auxquels nous sommes confrontés. Je me garderais de tout excès d’optimisme, car sur le plan social, beaucoup de nos compatriotes continuent de faire face à des difficultés réelles liées au coût de la vie, à l’emploi ou encore à l’accès à certains services essentiels. En revanche, il serait inexact d’ignorer les signaux positifs qui se manifestent progressivement, consécutifs de la politique économique conduite actuellement par le chef de l’État. L’économie gabonaise a démontré, comme je le disais tantôt, sa capacité de résilience dans un environnement international marqué par de nombreuses incertitudes. L’activité du secteur hors pétrole se consolide. Sur la période 2024-2025, le PIB hors pétrole s’est accru en moyenne de 3,7%. En 2026, nous projetons une croissance économique hors pétrole de 4,4% et une croissance du PIB total à 4%, au-dessus de la moyenne de la sous-région. Les investissements publics notamment dans les infrastructures, les services et le développement de certaines filières productives seront les principaux moteurs de l’activité économique. Pour la période 2027- 2029, le dynamisme observé va se poursuivre avec une croissance qui se situerait autour de 5% par an. L’inflation, quant à elle, demeure contenue dans des niveaux compatibles avec les critères communautaires. Le taux d’inflation se situerait à 2,8% en 2026 et se situerait en moyenne autour de 2% sur la période 2027-2029. Les efforts engagés pour renforcer la stabilité économique et restaurer la crédibilité financière de l’État commencent à produire leurs effets. La confiance est de retour comme nous le relevons depuis quelques mois, de la part de plusieurs partenaires économiques et financiers. C’est le signe que nous sommes sur la bonne voie. Cette confiance est essentielle, car elle conditionne notre capacité à mobiliser les ressources nécessaires au financement des investissements, des infrastructures et des politiques publiques dont notre pays a besoin. En attendant, les données 2025, nous pouvons indiquer un chiffre : 1,14 milliard USD. C’est le montant des IDE (investissements directes étrangers) captés en 2024, confirmant l’attractivité relative du Gabon qui demeure le premier récipiendaire d’IDE de la zone Cémac. Au-delà de tous ces chiffres, notre ambition est de construire une économie capable de créer davantage d’emplois, de produire plus localement, de renforcer le pouvoir d’achat et d’offrir davantage d’opportunités à la jeunesse gabonaise.

Quel est le volume exact des participations de l’État dans le tissu économique national, et quelle est la stratégie de performance attendue de ces "champions nationaux" pour abonder le budget public en dividendes ?

-L’État dispose d’un portefeuille de participations constitué, à fin 2025, de 162 entités répertoriées par la direction générale des Participations. Il s’agit notamment de sociétés publiques, de sociétés parapubliques, d’établissements publics à caractère industriel et commercial, ainsi que d’entreprises privées dans lesquelles l’État ou ses démembrements détiennent des participations financières dans des secteurs stratégiques tels que les mines, les transports, la logistique, les services financiers, l’énergie ou encore certaines infrastructures essentielles. Ce patrimoine représente un chiffre d’affaires consolidé de l’ordre de 4 649 milliards de FCFA en 2024, plus de 17 000 emplois directs estimés, 101 milliards de FCFA de dividendes versés à l’État en 2025 et 115 milliards de FCFA de dividendes prévisionnels pour 2026. Cependant, ce qui importe n’est pas le nombre d’entreprises que l’État contrôle ou dans lesquelles il détient des participations, mais de savoir si ce patrimoine crée suffisamment de valeur pour le pays, pour les citoyens et pour les finances publiques. C’est précisément l’ambition de la réforme que nous avons engagée. Pendant longtemps, certaines participations ont été gérées sans vision consolidée de leur performance économique, financière ou stratégique. Nous voulons désormais disposer d’une connaissance exhaustive et actualisée de ce portefeuille afin de mieux piloter les actifs de l’État et pour certaines d’entre elles, nous assurer que les subventions octroyées sont utilisées convenablement. Notre objectif est triple : améliorer la gouvernance, renforcer la performance et accroître la contribution de ces entreprises à l’économie nationale. Cela suppose, entre autres, un suivi plus rigoureux des résultats, une plus grande exigence en matière de transparence et une évaluation régulière de la création de valeur. Toutes les entreprises n’ont cependant pas la même vocation. Certaines ont une mission de service public essentielle qui ne peut être appréciée uniquement à travers leur rentabilité financière. D’autres, en revanche, doivent être davantage orientées vers la performance économique et la création de richesse. C’est pourquoi nous voulons distinguer clairement les entités à développer, celles qui doivent être restructurées et celles dont le modèle doit être repensé. L’État actionnaire doit être un État stratège, exigeant et responsable. Au final, les participations publiques ont vocation à devenir un levier de croissance, d’emploi, d’innovation et de recettes pour la collectivité nationale. C’est à cette condition que les champions nationaux pourront pleinement jouer leur rôle dans la transformation économique du Gabon.

Quelle est de notre marge de manoeuvre budgétaire face au service de la dette, et sur quelles filières industrielles précises tablez-vous, à court terme, pour rompre la dépendance aux recettes extractives ?

-Notre marge de manoeuvre budgétaire existe, mais personne ne peut nier qu’elle demeure contrainte. Une part importante des ressources publiques est encore mobilisée pour honorer les engagements financiers de l’État. En 2025, le service de la dette publique au sens du portefeuille de la DG Dette, a absorbé 47% des recettes du budget de l’Etat. En 2026, ce ratio serait quasiment identique. Cette situation limite les capacités d’intervention dans d’autres domaines tout aussi essentiels, qu’il s’agisse des infrastructures, des services publics ou du soutien à l’activité économique. Notre responsabilité est donc double : préserver les équilibres financiers tout en créant les conditions d’une croissance plus forte. Ces deux objectifs ne sont pas contradictoires. Au contraire, ils sont complémentaires. Nous travaillons d’abord à restaurer progressivement des marges budgétaires à travers une meilleure maîtrise des dépenses, une gestion plus active de la dette et un renforcement de la crédibilité financière du pays. Lorsqu’un État inspire confiance, il se finance dans de meilleures conditions et dispose davantage de latitude pour investir dans son développement. Mais la véritable réponse se trouve dans la transformation de notre appareil productif. Aucun pays ne peut durablement améliorer ses finances publiques sans produire davantage de richesse. C’est pourquoi, nous concentrons nos efforts sur le développement de plusieurs filières, capables de créer rapidement de la valeur, des emplois et des recettes nouvelles pour l’économie nationale. L’agriculture et l’élevage occupent une place centrale dans cette stratégie, notamment à travers la substitution progressive de certaines importations par la production locale. Nous accordons également une attention particulière à l’agro-industrie, à la transformation locale du bois, à la valorisation industrielle de nos ressources minières, au développement du numérique, des services à forte valeur ajoutée, des infrastructures logistiques et de l’énergie. Pendant longtemps, notre économie a principalement tiré sa richesse de l’extraction. Notre ambition est désormais d’accélérer la transition vers une économie de transformation, d’innovation et de production. C’est cette évolution qui nous permettra, à terme, de réduire notre dépendance aux recettes extractives et de renforcer durablement notre souveraineté économique.

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