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Économie

Cyrielle P. Sende Etali : "Le Gabon ne bradera pas son capital forestier"

Cyrielle P. Sende Etali, administrateur-directrice générale de l’Agadev

L'Union. L'Agence gabonaise pour le développement de l'économie verte a récemment été désignée comme mandataire de l'État chargé de la négociation et de la commercialisation des crédits carbone souverains. Qu'est-ce qui change pour l'Agadev ?

-Cyrielle P. Sende Etali : En réalité, pas grand-chose. Cette décision du Conseil des ministres vient opérationnaliser une décision déjà entérinée dans la loi portant création de l'Agadev (décret n°642/PR du 31 décembre 2025 portant promulgation de la loi n°038/2025, NDLR) et préciser la gestion de l'interface entre les différentes institutions publiques impliquées dans la monétisation des crédits carbone. Nous l'avons déjà souligné à plusieurs reprises : les crédits carbones sont des commodités financières.

C'est-à-dire des biens que l'on peut acheter et vendre sur un marché comme n'importe quelle matière première, même si elles résultent d'activités environnementales. Un crédit carbone correspond à une quantité précise de carbone que nos forêts absorbent, ou évitent de rejeter dans l'atmosphère, mesurée et certifiée selon des règles internationales. C'est cette quantité que nous vendons, pas la forêt elle-même. Comme toute commodité, ce marché obéit à la loi de l'offre et de la demande, qui recommande un minimum de discrétion sur certaines informations susceptibles d'en affecter la commercialisation. Ce qu'il faut retenir, c'est que le Gabon ne brade pas son capital forestier. Nous voulons vendre au juste prix, à des acheteurs crédibles, avec une traçabilité totale.

L'Agadev est aussi chargée de mettre en valeur et commercialiser les produits forestiers non ligneux. Que faut-il exactement pour que cette filière soit opérationnelle ?

-La filière des produits forestiers non ligneux est un gisement considérable de création de valeur locale, mais elle reste largement informelle. Pour qu'elle devienne opérationnelle, nous devons réunir six conditions. D'abord un cadre juridique propre. Les produits forestiers non ligneux ont longtemps été traités comme un sujet secondaire du Code forestier. Nous élaborons, sous l'autorité du ministre des Eaux et Forêts et celui de la Recherche scientifique, un texte spécifique pour encadrer l'accès aux ressources biologiques et génétiques et le partage des avantages. Cela donnera enfin à ces produits un statut à part entière.

Ensuite, la connaissance de la ressource. Cela suppose des inventaires, une cartographie, et la détermination précise de la quantité de chaque ressource que l'on peut prélever chaque année sans la faire disparaître à terme. C'est un travail de plusieurs années, qui avancera au fur et à mesure du développement de la filière. Puis l'organisation des producteurs, en particulier des femmes et des communautés villageoises, en coopératives capables de négocier et de garantir des volumes réguliers.

Cette action a déjà commencé depuis plus d'une dizaine d'années, il faut l'amplifier. Il y a ensuite le soutien à la transformation locale, avec la mise en place de centres de collecte décentralisés, l'organisation de la logistique et l'installation d'unités de première transformation, pour que la valeur ajoutée reste au Gabon plutôt que de partir avec la matière brute. La cinquième condition est la qualité et l'accès aux marchés, à travers les démarches normatives et les certifications qui ouvrent les portes du marché international de l'agroalimentaire, de la cosmétique et de la pharmacie. Enfin, le financement de la recherche et du fonds de roulement pour les petits opérateurs. La tâche est immense, mais elle reste à notre portée.

Y a-t-il déjà des partenariats signés entre le Gabon et des firmes étrangères ?

-Oui. Et il y a aussi des échanges avancés avec des opérateurs industriels européens des secteurs de la cosmétique, de la parfumerie, de la pharmacie et de l'agroalimentaire, qui s'intéressent à nos ressources. Nous dialoguons également avec nos partenaires techniques et financiers sur l'accompagnement de ces filières. Mais ce n'est pas là le plus important. Nous prenons notre temps, et c'est un choix assumé.

Nous ne voulons pas signer dans la précipitation des accords qui reproduiraient le modèle ancien, celui où le Gabon vend sa matière première brute et rachète ensuite, beaucoup plus cher, le produit transformé ailleurs. Tout partenariat devra respecter trois principes : l'accès à la ressource sur autorisation et avec le consentement des communautés concernées, un partage juste et équitable des avantages et un engagement de transformation au Gabon. Les partenaires qui acceptent ces règles seront les bienvenus ; les autres n'accéderont pas à notre biodiversité.

Combien coûterait la mise en oeuvre des actions de structuration des filières des produits forestiers non ligneux ?

-À ce stade, nous estimons qu'il faut entre quinze et vingt milliards FCFA sur cinq ans. Cette enveloppe couvre la connaissance de la ressource et les inventaires, la mise en place du cadre juridique et du système de traçabilité, l'organisation et la formation des producteurs et, surtout les infrastructures, centres de collecte, unités de première transformation et dispositifs de contrôle qualité, qui en représentent la part la plus importante. Il ne s'agit pas d'une dépense à la charge exclusive de l'État.

Nous privilégions un financement mixte associant l'État , les partenaires au développement, les investisseurs privés intéressés par ces chaînes de valeur et, à terme, une partie des ressources issues de la valorisation du capital naturel. Surtout, c'est un investissement : chaque franc mis dans la transformation locale crée des emplois en zone rurale et retient au Gabon une valeur qui, aujourd'hui, part à l'étranger.

Est-ce que le contexte juridique gabonais est suffisamment structuré pour faire face à la biopiraterie ?

-Non. Le Gabon a été parmi les premiers pays à ratifier le Protocole de Nagoya sur l'accès aux ressources génétiques et le partage des avantages. Mais notre droit interne n'a pas encore pleinement traduit ces engagements : les dispositions existantes sont dispersées entre plusieurs textes et ne couvrent pas toutes les situations, en particulier les plus récentes. La biopiraterie a changé de visage. Autrefois, on emportait la plante elle-même. Aujourd'hui, un simple échantillon suffit. Son code génétique est numérisé, puis cette donnée circule librement dans des bases de données à travers le monde.

Pourtant, la plante est restée dans la forêt gabonaise. C'est ce que l'on appelle l'information de séquençage numérique et la communauté internationale a commencé à organiser le partage des avantages depuis la COP16 de Cali. C'est pourquoi l'Agadev veut proposer au gouvernement un projet de loi spécifique sur l'accès aux ressources biologiques et génétiques issues des produits forestiers non ligneux. Il sera la réponse du Gabon à ce nouveau visage de la biopiraterie.

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